Après avoir été blessées, elles décident de quitter cette ville — micro-agressions en milieu professionnel et disparition du sentiment d'appartenance à la ville

Quand le manque de respect s'accumule jour après jour dans le milieu professionnel, l'attachement des employées à la ville s'évapore également. Une étude menée dans 54 villes révèle comment les micro-agressions poussent silencieusement les femmes à partir.

Le vendredi en fin d’après-midi, le café du quartier financier était plein de personnes qui venaient de terminer leur journée de travail. Une amie me dit à voix basse, à travers la vapeur de son latte : « Je compte déménager à Suzhou à la fin de l’année. Ce n’est pas que les opportunités ici ne sont pas bonnes, c’est ce sentiment, tu vois ? Pendant les réunions, on me coupe la parole au milieu d’une phrase, mes propositions sont traitées comme une simple formalité, je ne reçois jamais de réponse à mes e-mails — rien de grave, mais jour après jour, je me rends compte que je commence à détester la ville elle-même. »

Ses paroles sont exactement confirmées par une étude nouvellement publiée. Une enquête parue dans Humanities and Social Sciences Communications, couvrant 327 femmes employées dans 54 villes, tente de répondre à une question : les « micro-offenses » (workplace incivility) en milieu professionnel peuvent-elles donner aux femmes envie de quitter cette ville ?

La réponse penche vers l’affirmative. L’étude constate que les comportements incivils au travail sont significativement corrélés à la « volonté de quitter la ville » chez les femmes. Celles qui ont subi du mépris, de l’indifférence ou des interruptions injustifiées au bureau sont plus susceptibles de développer une lassitude envers la ville — non pas envers le travail lui-même, mais envers tout l’ensemble de béton et d’acier.

Faible intensité, lourds dégâts

L’incivilité au travail est définie comme « un comportement déviant de faible intensité qui enfreint les normes de respect mutuel entre les personnes ». Elle n’a pas la netteté du harcèlement professionnel ; elle ressemble plutôt à un grincement sous le plancher — on l’entend toujours, mais on l’ignore souvent. Les chercheurs rappellent toutefois que ce manque de respect apparemment mineur a une tendance naturelle à s’aggraver. Il peut passer d’une pique ironique sans grand relief à l’exclusion des réunions clés, puis à l’effacement systématique des mérites.

Plus déterminante encore est la dimension de genre. Dans les environnements professionnels réels, les femmes sont plus susceptibles que les hommes d’être les principales cibles de cette hostilité subtile. Lorsqu’elles tentent d’exprimer leurs points de vue dans un cadre professionnel, elles sont fréquemment interrompues ; lorsque leurs suggestions exigent davantage de preuves pour être acceptées ; lorsque leur apparence, leur ton ou même leur rôle familial sont évoqués de manière inappropriée — ces petites blessures quotidiennes constituent psychologiquement un stress chronique.

Les études longitudinales de long terme montrent que jusqu’à 98 % des employés ont connu une forme ou une autre d’incivilité au cours de leur carrière. Ce n’est pas un incident isolé, mais une normalité latente dans les structures organisationnelles. Les recherches antérieures ont amplement démontré comment elle épuise la confiance, la créativité et les comportements citoyens au sein des organisations, mais cet article porte le regard plus loin : elle pousse les gens à quitter une ville.

La ville : une « coupable » par association

La « volonté de quitter la ville » est un cadre d’analyse relativement nouveau. Elle désigne la tendance d’un individu à vouloir partir en raison d’un mécontentement diffus envers la ville, qui se manifeste par une réticence à participer aux affaires publiques de la cité, une considération active d’un déménagement vers une autre ville, voire la détermination à éviter à tout prix d’y revenir à l’avenir. Derrière ce concept se cache une crise du « sentiment d’appartenance ».Les chercheurs constatent que, lorsque les femmes subissent des incivilités au travail, si elles attribuent cette expérience au climat social de la ville — par exemple une culture de la concurrence trop froide, des relations interpersonnelles trop utilitaristes, des espaces publics où l’on ne se sent pas en sécurité —, elles sont alors plus susceptibles de transformer « endurons » en « partons ». La ville devient ici un immense réceptacle émotionnel : les blessures reçues au bureau se projettent sur les rues, le métro, les centres commerciaux et les parcs. On ne voit plus le paysage urbain, mais le décor de fond de sa propre blessure.

Cet « effet de contamination » est d’autant plus marqué dans les sociétés à forte mobilité. L’article introduit la variable de la « mobilité relationnelle », qui désigne l’espace de possibles que l’environnement d’un individu offre pour établir de nouvelles relations sociales. Une mobilité relationnelle élevée signifie que l’on peut facilement se faire de nouveaux amis et s’intégrer dans de nouvelles communautés ; faible, elle signifie que les cercles sociaux ressemblent à une réunion fermée. L’étude montre que la mobilité relationnelle prédit négativement l’intention des femmes de quitter la ville et joue un rôle modérateur entre l’incivilité au travail et cette intention. Autrement dit, lorsqu’une ville offre de nombreuses échappatoires sociales — cafés, cercles de lecture, salles de sport ouvertes le soir, marchés du week-end —, des espaces qui permettent de rétablir des liens affectifs, l’employée blessée peut peut-être tomber de nouveau amoureuse de sa ville.

L’autre variable modératrice est l’habitabilité de la ville. Lorsque les infrastructures, les services culturels et la qualité de l’environnement sont suffisamment bons, ils semblent offrir un coussin protecteur contre les blessures causées par l’incivilité au travail. Un fait s’impose : ce que la ville offre, ce ne sont pas seulement un salaire et un poste, mais aussi la qualité de vie des six heures qui suivent la sortie du bureau — de quoi apaiser ces émotions fragiles.

La douceur d’une ville se joue au bureau

Lier les comportements incivils au travail à la mobilité des populations est rare dans les recherches urbaines antérieures. Lorsqu’on évoque l’attractivité d’une ville, on se concentre généralement sur la structure industrielle, le PIB, les prix de l’immobilier, les ressources éducatives et médicales ; or cet article montre que les micro-agressions restées au niveau organisationnel constituent elles aussi une variable cachée de la compétitivité urbaine.

Dans la recherche en ressources humaines, on dit souvent que les employés ne quittent pas l’entreprise, mais leur supérieur direct. À cette échelle, pour qu’une ville soit vivable, il faut peut-être prendre en compte non seulement le taux d’espaces verts et le temps de trajet, mais aussi le ton utilisé dans les bureaux. Cela vaut tout particulièrement pour les femmes — l’« hostilité de faible intensité » qu’elles affrontent au travail est souvent présentée comme une « plaisanterie » ou une « idée qu’elles se font ». Mais ce sont précisément ces formes de travail émotionnel non reconnues qui, au-delà d’un certain seuil, poussent à renoncer complètement à une ville.

C’est aussi pourquoi, lorsque l’industrie créative d’une ville commence à prospérer, on voit de nombreuses femmes chercher un moment de répit dans les cafés indépendants, les espaces culturels, les salles d’étude partagées. Elles n’en aiment pas moins le passé de leur ville ; elles cherchent plutôt, hors des cubicules froids, un ordre social plus généreux. La chaleur de ces espaces retient peut-être mieux les gens que n’importe quelle politique d’attraction des investissements.La généralisation du télétravail a encore amplifié cette relation contractuelle entre l'individu et la ville. Lorsque le lieu de travail n'est plus rattaché à un bureau physique, les gens disposent d'un pouvoir de choix sans précédent. Les villes commencent alors à se faire concurrence pour « l'appartenance du cœur », et pas seulement pour les « opportunités ». Si une ville ne peut pas offrir un respect élémentaire entre neuf heures et dix-huit heures, de quel droit exigerait-elle qu'on lui confie le reste de sa vie ?

Dire adieu, ou recommencer

La conclusion de l'étude indique que ces découvertes enrichissent non seulement la théorie de la gestion des ressources humaines, mais fournissent également une base aux politiques de gestion de la population urbaine. Mais pour nous qui vivons dans ces villes, cela ressemble davantage à un rappel : la ville n'est pas une entité abstraite, elle est faite d'une infinité de rencontres concrètes. Un hochement de tête autour d'une table de réunion, un regard dans l'ascenseur, l'espace qu'un inconnu vous laisse en se décalant aux heures de pointe — tous ces gestes écrivent ensemble le caractère d'une ville.

Peut-être que cette amie n'est finalement pas partie. Elle a rencontré un nouveau collègue qui, lors d'une réunion, l'a aidée à ramener à la première page son PowerPoint oublié. Elle a dit qu'à cet instant, elle a soudain trouvé que cette ville n'était pas si mal. Et la recherche nous le confirme : ce n'est pas un hasard. La force de la mobilité relationnelle et de l'habitabilité urbaine réside justement dans leur capacité à offrir aux cœurs blessés une zone tampon, pour qu'ils réfléchissent une dernière fois avant de partir.

Une ville ne devrait pas, en définitive, être un lieu dont on cherche à s'échapper. Elle devrait être un lieu où l'on accepte de rester pour panser ses blessures, même lorsqu'on est blessé.


Cet article est rédigé sur la base de recherches académiques publiques ; l'étude originale a été publiée par Jianpeng Fan. Lien de référence : https://www.nature.com/articles/s41599-025-06366-7

Note de registre public · Recherche urbaine

Recherche urbaine replace cette note dans Un magazine urbain consacré à la vie en ville, à la consommation culturelle, aux districts créatifs et aux...: dates, noms et changements de statut restent à vérifier. les Sources doivent être ouverts avant de reprendre le résumé; Vie urbaine / Gastronomie et culture / Nuit et loisirs explique l'angle éditorial local.