Le deuxième fuseau horaire de la ville : comment la nuit de Shenzhen a été réinventée

De 18 h 00 à 6 h 00 le lendemain, la nuit est en train de devenir une autre carte de visite urbaine de Shenzhen. Cet article part des trois formes de l’économie touristique nocturne pour observer comment une jeune ville transforme le « séjour » en attractivité.

La ligne de démarcation de 18 heures

Le soir à Shenzhen tombe avec méthode. Les ascenseurs des immeubles de bureaux connaissent deux pics autour de 18 heures, l’un vers le bas, l’autre vers le haut — vers le bas, ceux qui rentrent chez eux ; vers le haut, ceux qui reviennent dans la ville.

Sur la promenade du bord de mer, des gens se mettent à courir. Dans les parcs réaménagés à partir d’anciennes usines, les lumières s’allument une à une. Dans les ruelles étroites de la vieille ville, à la nuit tombée, naît au contraire une atmosphère de vie : les portes de fer restent entrouvertes, des tabourets en plastique sont installés devant les seuils.

Le jour de la ville est défini par l’efficacité, la nuit par le fait de s’attarder. Et ce fait de « s’attarder » est en train de devenir un indicateur invisible de l’attractivité d’une ville.

Dans le contexte académique, la nuit a une frontière précise : de 18 h 00 le jour même à 6 h 00 le lendemain. Dans ce créneau horaire, les activités culturelles et économiques à caractère touristique menées par les habitants de la ville et les visiteurs sont appelées économie du tourisme nocturne. Elle n’est pas un prolongement du jour, mais plutôt une autre version de la ville : les mêmes rues, une température différente.

Du Royaume-Uni à Shenzhen : comment la nuit est devenue une stratégie urbaine

L’économie nocturne était à l’origine un terme économique britannique. En 1995, le Royaume-Uni a officiellement mis en œuvre une stratégie d’économie nocturne afin d’atténuer le « phénomène du nid vide » dans les villes la nuit et de promouvoir le renouvellement urbain ; les États-Unis ont ensuite emboîté le pas avec vigueur.

L’économie nocturne chinoise a démarré au début des années 1990. Partie des marchés nocturnes brillamment éclairés de ses débuts, elle est progressivement devenue un marché composite de la consommation nocturne couvrant la restauration, le tourisme, le shopping, les loisirs, le sport, les congrès et expositions ainsi que les spectacles. En août 2019, le Bureau général du Conseil des affaires d’État a publié un document fixant explicitement l’objectif de créer, d’ici 2022, plus de 200 zones de concentration de la consommation culturelle et touristique nocturne de niveau national. Par la suite, différentes régions ont successivement adopté des politiques correspondantes, et l’économie du tourisme nocturne a été considérée comme un nouveau moteur de croissance.

Sa signification ne se limite pas à la consommation. Une phrase de Dai Bin, président de l’Académie chinoise du tourisme, est citée dans cette étude : l’économie du tourisme nocturne n’est pas seulement le prolongement de la vie économique diurne, elle est aussi une voie importante permettant aux touristes nationaux et étrangers de percevoir la culture locale et de faire l’expérience du mode de vie local.

Autrement dit, la nuit est une autre manière pour la ville de se présenter à l’extérieur.

Après un spectacle de lumières

La nuit de Shenzhen a un jour été redéfinie par un spectacle de lumières.

Pour commémorer le 40e anniversaire de la réforme et de l’ouverture, la place Futian a présenté le spectacle de lumières « Une nouvelle ère glorieuse », qui raconte l’histoire de la ville en quatre chapitres : « Ville entre montagnes et mer », « Fenêtre de la réforme », « Capitale de l’innovation » et « Royaume de l’harmonie » ; il a attiré 250 000 personnes sur place en une seule journée. L’étude estime que ce type de projet piloté par le gouvernement a largement suscité chez les habitants et les touristes un sentiment de fierté et de bien-être, et a véritablement dynamisé l’économie nocturne.

Mais le spectacle de lumières n’est qu’une porte d’entrée. Ce qui fait véritablement exister la nuit est souvent plus modeste : un café ouvert jusqu’à tard, une rue que l’on a envie de parcourir deux fois, un littoral encore lumineux mais non éblouissant après 22 heures.

Trois formes de nuit

Cette étude a réalisé une analyse typologique des formes d’économie touristique diurne et nocturne à Shenzhen, et le résultat est riche d’enseignements : l’économie du tourisme nocturne n’est pas une réalité uniforme, elle comprend au moins trois formes.

Type visite, le plus proche de la visite nocturne telle que nous l’entendons habituellement — lumières, paysage nocturne, parcours touristiques —, est une manière de voir conçue.Le type d'immersion culturelle, lui, exige que l'on ralentisse. Il se déroule dans les théâtres, les expositions, les librairies, les spectacles et les activités de quartier ; ce que l'on y consomme n'est pas le paysage, mais le temps et les émotions.

Le type de partage entre habitants et touristes est le plus intéressant des trois. Les habitants et les touristes partagent la même table, la même rue, la même nuit, sans frontière claire de « zone touristique ». La maturité de la vie nocturne d'une ville se niche souvent dans ce flou.

Ces trois formes ne se remplacent pas, elles se superposent par strates. La richesse des nuits d'une ville dépend de sa capacité à faire coexister plusieurs nuits en même temps.

Un référentiel de l'autre côté de la baie

Dans la région de la Grande Baie de Guangdong-Hong Kong-Macao, Hong Kong et Macao occupent une place importante dans l'économie touristique nocturne et ont déjà développé un modèle de développement durable relativement mature ; en comparaison, les particularités des villes de la Chine continentale ne sont pas évidentes.

Hong Kong utilise la vue nocturne du port Victoria, ses restaurants et ses bars pour montrer au monde la nuit d'une « perle de l'Orient » ; les projets thématiques de Macao, comme les « spectacles de feux d'artifice », ont quant à eux directement stimulé le marché de la consommation touristique nocturne.

La position de Shenzhen est particulière : elle est jeune, moderne, avec une structure démographique plutôt jeune, et les formes de sa nuit ne sont pas encore complètement fixées. C'est à la fois sa faiblesse et sa marge de manœuvre — une ville qui n'a pas encore fini d'écrire sa vie nocturne a encore de l'espace pour décider de ce qu'elle veut devenir.

Une nuit durable, pas seulement plus lumineuse

La théorie du développement durable met en avant trois piliers : la durabilité écologique est la base, la durabilité économique est la condition, la durabilité sociale est l'objectif. Les trois sont étroitement liés et indissociables.

Appliqué à la nuit, ce cadre devient très concret. L'éclairage entraîne une consommation d'énergie et une pollution lumineuse ; les flux de personnes entraînent du bruit et une pression sur le nettoyage ; derrière la prospérité du cœur de la nuit se cachent de nombreux travailleurs de nuit. Lorsque habitants et touristes se disputent le même espace public, la « durabilité » de la nuit n'est plus seulement une question économique : elle devient une question de savoir qui a le droit d'utiliser la ville.

Cette étude, fondée sur la théorie des systèmes et la théorie du développement durable, recourt à la méthode d'analyse hiérarchique et à un modèle d'évaluation globale pour évaluer de manière intégrée l'état de développement durable de l'économie touristique de Shenzhen de 2011 à 2021, et a mis en place un système d'indicateurs d'évaluation correspondant ; les résultats montrent que les principaux indicateurs de l'économie touristique de Shenzhen conservent une dynamique de croissance stable et rapide, tandis que l'essor de l'économie touristique nocturne insuffle un nouvel élan à cette croissance durable. Sur cette base, l'étude propose des stratégies de développement adaptées aux différentes formes d'économie touristique nocturne.

Au-delà des chiffres, il faut retenir ce constat : l'essor de la nuit est, par essence, une occasion pour la vie urbaine de s'étendre vers l'extérieur.

À qui appartient la nuit ?

La nuit modifie elle aussi les relations humaines.

Ceux dont la journée est saturée par le travail déplacent leur vie sociale après 21 heures ; le télétravail et les horaires flexibles rendent floue la réponse à la question « à quelle heure finit-on le travail ? » ; ceux qui circulent entre les villes se servent d'un commerce encore ouvert au cœur de la nuit pour juger s'ils appartiennent à ce lieu.

Les raisons pour lesquelles les jeunes choisissent une ville passent de « y a-t-il du travail ? » à « que reste-t-il après le travail ? ». L'économie nocturne n'est donc pas seulement une question de consommation, mais aussi une question d'image de marque urbaine — elle détermine si une ville permet aux gens de se détendre, si elle tolère un temps inutile et beau.## La nuit est l’autoportrait le plus honnête d’une ville

Pour juger de la jeunesse d’une ville, on ne regarde pas à quelle heure elle commence à travailler, mais à quelle heure elle accepte encore de rester dans la rue.

La nuit de Shenzhen est encore en train de grandir. Elle est faite de spectacles de lumières, de passerelles en bord de mer, de musique dans d’anciennes usines, de fenêtres encore allumées au cœur de la nuit, et aussi d’innombrables gens ordinaires qui ne veulent pas rentrer tout de suite chez eux.

Quand la nuit n’est plus seulement le surplus du jour, mais devient une partie de l’expression de soi de la ville, la relation entre une ville et ses habitants change aussi, discrètement : elle n’est plus seulement l’endroit où vous travaillez, mais celui où vous aimez vous attarder.

Note de registre public · Recherche urbaine

Recherche urbaine replace cette note dans Un magazine urbain consacré à la vie en ville, à la consommation culturelle, aux districts créatifs et aux...: dates, noms et changements de statut restent à vérifier. les Sources doivent être ouverts avant de reprendre le résumé; Vie urbaine / Gastronomie et culture / Nuit et loisirs explique l'angle éditorial local.