Quand la salle de sport remplace le bar : la génération Z transforme la vie nocturne en « socialisation quotidienne à haute fréquence »
Des salles de sport haut de gamme réservées aux membres dans le Soho londonien, aux plannings de cours collectifs des jeunes de New York et de la Bay Area, le fitness est en train de passer de la gestion du corps à une nouvelle infrastructure sociale.
Par Lucas MeyerQuand la vie nocturne perd de son attrait, la salle de sport commence à ressembler à un club privé
Un vendredi soir à 19 heures, le Third Space de Soho, à Londres, ne ressemble pas à une salle de sport au sens traditionnel du terme. Dans le hall, un bar à smoothies crépite, et des jeunes dans la vingtaine et le début de la trentaine, vêtus de tenues de sport parfaitement assorties, vont et viennent comme s’ils sortaient d’un club privé plutôt que d’une zone d’entraînement musculaire. La foule se dirige vers un cours de Pilates reformer, d’un pas léger, l’air détendu, avec presque cette confiance sociale implicite.
Si l’on remonte dix ans en arrière, il est fort probable que ce groupe se tienne alors devant un bar, prêt à commencer une longue nuit bruyante centrée sur l’alcool. Aujourd’hui, davantage de jeunes consommateurs réaffectent leurs dépenses discrétionnaires de l’alcool, des clubs et des repas à l’extérieur vers le fitness, les cours et la récupération. Le changement ne tient pas seulement aux préférences de consommation, mais à une recomposition du mode de vie urbain : les gens commencent à confier aux espaces de sport le soin de décider « où se retrouver ».
Le fitness n’est plus seulement une question de discipline, mais un langage social
Aux États-Unis et au Royaume-Uni, l’attrait des jeunes pour l’alcool continue de diminuer, tandis que les dépenses liées au fitness augmentent. Les observations de Mintel montrent que 30 % des consommateurs de la génération Z aux États-Unis déclarent dépenser davantage qu’il y a un an pour des abonnements de salle et des cours ; la même étude indique aussi que l’intérêt de la génération Z pour le wellness a nettement augmenté. Pour beaucoup, le fitness n’est plus une habitude de santé « qu’on fait au passage », mais un rendez-vous hebdomadaire incontournable.
Ce qui a réellement changé derrière tout cela, c’est le rôle des lieux de fitness. Ils sont en train de combler une partie des fonctions urbaines autrefois assurées par les bars, les restaurants, et même certains bureaux : se voir régulièrement, engager facilement la conversation, créer des familiarités, former des cercles. Les cours de sport sont devenus de nouveaux espaces sociaux récurrents, comme un passeport urbain qui permet à des inconnus de devenir peu à peu des connaissances grâce à la répétition.
Nicolette Brewer, consultante en technologie de 25 ans, qui vit dans le West Village à New York, en est un exemple typique. Elle dépense environ 500 dollars par mois pour le fitness, dont plus de 300 dollars pour son abonnement Equinox, ainsi que pour SoulCycle, des cours de Pilates-ballet en boutique et des courses à pied. Pour elle, le fitness ne sert pas à éviter la vie sociale, mais à y participer. Elle a rencontré son petit ami dans un club de running, et s’est aussi fait des amis en suivant encore et encore les mêmes cours.
Sa description est très juste : ce sentiment de relation rappelle l’école, quand on est assis sur la même rangée de sièges et que la familiarité s’installe naturellement au fil des jours. C’est précisément cette intimité urbaine, peu contraignante mais très répétitive, que proposent les cours de fitness. Inutile de savoir à l’avance ce que l’on dira ce soir-là ; il suffit de transpirer ensemble pour que le sujet existe déjà.
Pourquoi les jeunes sont prêts à payer pour une « sociabilité en sueur »
Si la génération précédente portait des vêtements de sport dans la rue au moment où l’athleisure est devenu une tenue du quotidien, la génération Z va plus loin : elle fait du wellness une partie de son identité.Sur TikTok et Instagram, les plannings de fitness, les cours de pilates et les journaux alimentaires sont devenus des types de contenus bien établis. Une esthétique visuelle s’est également imposée : ensembles de sport aux couleurs coordonnées, studios propres et lumineux, silhouettes reflétées dans les miroirs, boisson sans alcool après le cours — tout cela n’est pas seulement du matériau pour les contenus, mais tout un récit de mode de vie.
India Gay, créatrice de contenu de 23 ans, dépense environ 100 dollars par mois pour un abonnement fitness tout compris. Elle s’entraîne dès cinq ou six heures du matin et essaie d’éviter d’aller au bar la veille. Elle fait de la musculation avec un groupe fixe de personnes, qui s’encouragent mutuellement à augmenter les charges et à faire quelques répétitions de plus. Pour elle, le fitness n’est pas un simple volet physique, mais un ensemble de mode de vie « qui mérite d’être investi » : sport, alimentation, récupération et état d’esprit sont liés les uns aux autres.
C’est aussi pourquoi, pour une partie des jeunes, les salles de sport haut de gamme à abonnement ne paraissent pas excessives. Comparée à un long dîner ou à une soirée au bar, une séance d’entraînement qui procure des endorphines ressemble davantage à un « plaisir rentable ».
Le nouveau salon de la ville : des groupes de course aux fêtes privées
Plus intéressant encore, les espaces de fitness sont en train de devenir une nouvelle sorte de salon urbain. Ils ne servent pas seulement à s’entraîner, mais aussi à célébrer, se retrouver, faire des rencontres et prolonger le temps passé sur place.
Iza Recelj, fondatrice de Sentiré Pilates à Belgravia, Londres, explique que de plus en plus de jeunes clientes réservent le studio pour organiser des anniversaires ou des enterrements de vie de jeune fille : elles suivent d’abord un cours, puis restent pour boire des cocktails sans alcool ou manger quelque chose. Les rituels sociaux qui appartenaient à l’origine aux restaurants et aux bars se déplacent vers des espaces plus calmes, plus ordonnés et aussi davantage maîtrisés sur le plan esthétique.
L’attrait de ces espaces ne tient pas à leur animation, mais au fait qu’ils sont suffisamment contrôlables. L’éclairage est doux, la circulation est claire, le bruit n’est pas envahissant et les personnes présentes partagent un objectif commun. Pour une génération habituée à nouer des liens dans le monde numérique, ce type de « rencontre structurée » est particulièrement précieux. Il conserve la chaleur du face-à-face tout en évitant l’incertitude et la surconsommation propres à la vie nocturne traditionnelle.
Le fitness haut de gamme : pourquoi il n’a pas fait fuir les jeunes
En apparence, cela semble contredire la réalité économique des jeunes : loyers élevés, dettes étudiantes, marché de l’emploi compétitif et menace de l’IA sur les postes de début de carrière font de cette génération une génération vivant dans l’incertitude. Mais précisément dans ce contexte, la fréquentation des salles de sport boutique et des espaces de wellness haut de gamme reste solide.Le responsable marketing de Third Space, Lauren Wilson, observe que les jeunes membres viennent plus souvent et s’inscrivent aussi à davantage de cours. Globalement, la répartition hommes-femmes parmi les adhérents des salles de sport est proche de l’équilibre, mais les femmes réservent plus activement les cours collectifs. Autrement dit, les jeunes ne quittent pas la vie urbaine sous la pression ; au contraire, ils cherchent des façons plus durables d’y participer : non pas en veillant tard jusqu’à s’épuiser, mais en se réinstallant dans le rythme de la ville grâce à un quotidien plus régulier et mieux ordonné.
C’est aussi pourquoi les salles de sport ressemblent de plus en plus à un espace intermédiaire : elles ne sont ni aussi fonctionnelles qu’un bureau, ni aussi débridées qu’un bar. Elles offrent un troisième espace, entre travail et loisirs, qui permet de socialiser, d’observer et d’être vu sans sacrifier sa dignité.
Du « sortir boire un verre » à « sortir pour aller à un cours »
Olivia Antonelli, une habitante de Manhattan de 26 ans, dit que chacune de ses amitiés récentes s’étend désormais naturellement à l’idée d’« aller en cours », plutôt qu’à celle d’« aller boire un verre » ou de « prendre un repas ». Cette phrase résume presque à elle seule l’évolution de la culture urbaine jeune actuelle : la sociabilité ne s’articule plus autour de l’alcool, mais autour du corps, du rythme et d’habitudes partagées.
Il ne s’agit pas d’un rejet de la vie nocturne, mais d’un réagencement de sa valeur. Les jeunes veulent toujours se voir, ils veulent toujours des rituels, et ils ont toujours besoin de trouver un sentiment d’appartenance dans la ville. Simplement, ils privilégient davantage une manière de faire qui leur permette de se lever le lendemain, de travailler, et de continuer à vivre.
En ce sens, la salle de sport ne remplace pas simplement le bar. Elle remplace un réglage urbain plus ancien, selon lequel, après le travail, le seul endroit où aller valait la peine d’être un lieu où l’on boit. Aujourd’hui, de plus en plus de jeunes redéfinissent le sens de « sortir » à travers des emplois du temps de cours, des groupes de course et des espaces à abonnement.
La ville s’en trouve elle aussi transformée. Elle se réveille plus tôt et se couche plus tard ; sa sociabilité ne se déroule plus seulement aux comptoirs, dans les salons privés et aux coins de rue, mais sur les tapis de Pilates, les chaussures de running, les murs miroirs et les gobelets de smoothies. Pour la génération Z, ce changement n’est pas seulement synonyme de meilleure santé : il ressemble davantage à leur propre ville.
Conclusion : la consommation urbaine passe de la « libération » à la « réparation »
La tendance de fond n’est peut-être pas que les jeunes se soient soudainement mis à aimer le sport, mais plutôt qu’ils commencent à faire passer l’expérience urbaine d’une consommation de « décompression » à une consommation de « réparation ». L’alcool, les nuits blanches et la surstimulation ont longtemps été la bande-son des nuits urbaines ; aujourd’hui, l’entraînement, le sommeil, l’alimentation, la récupération et la répétition des cours composent une esthétique de vie plus durable.
Cette esthétique est souvent plus discrète, mais aussi plus persistante. Elle ne recherche pas le sommet d’une seule nuit, mais le fait de pouvoir revenir chaque semaine dans le même espace, avec les mêmes personnes, au même rythme. Pour beaucoup de jeunes citadins, ce mode de vie ressemble davantage à l’avenir qu’une nuit de fête.
Et la ville, elle aussi, est en train de s’adapter à cet avenir.
Note de registre public · Recherche urbaine
Recherche urbaine replace cette note dans Un magazine urbain consacré à la vie en ville, à la consommation culturelle, aux districts créatifs et aux...: dates, noms et changements de statut restent à vérifier. les Sources doivent être ouverts avant de reprendre le résumé; Vie urbaine / Gastronomie et culture / Nuit et loisirs explique l'angle éditorial local.